La crise de l’enseignement ou la propagation de l’abrutissement

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La crise de l’enseignement ou la propagation de l’abrutissement

I – Introduction

Transcender le culte du progrès, celui de la prétendue modernisation consiste à répondre à la question faussement simple : comment se fait-il que des populations entières continuent de croire en cette illusion et en ces errances manifestes, alors que toute les évidences poussent à l‘abandon de cette idée, pour le moins congrue. 

Les fanatiques de ce mythe adulé participent, aveuglément, à l’anéantissement des bases qui fondent la société. D’autant que cette prétendue modernité déconstruit les systèmes éducationnels, détruit les systèmes d’enseignement et étouffe les cultures ; et plus ce système se contente d’un enseignement exécrable, plus l’héritage que la société recevra –et qu’elle transmettra- sera insécurisant et sera le prélude d’un ordre social fondé sur la répression permanente.

Une société ne peut continuer d’exister sans remettre en question ses processus de production, notamment ses rapports sociaux et particulièrement dans leurs aspects éducationnels. En effet, un enseignement adéquat -et conforme aux référents socioculturels d’une société intégrée- est seul à même de pallier la situation dissonée qui accentue la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché. Ce système inique agit sous le travestissement du masque de la quête d’un quelconque progrès, et la course effrénée derrière cette chimère se traduit par le dépérissement des processus de production, en l’occurrence par la dégradation du système d’enseignement ; sachant que cette errance réduit la raison à un simple calcul et à une préfiguration burlesque.

Ainsi, les forces sociales qui étaient les laborieux défenseurs de l’éducation et de l’enseignement, s’en sont détournées, pour ne plus privilégier qu’une approche évanescente, où le consumérisme s’installe en tant que religion salvatrice. En effet, la consommation est célébrée comme une forme de culture à part entière et ce, dans le cadre d’une nébuleuse prônant un unisson universaliste, où les idées cèdent la place aux produits de consommation, les plus élémentaires. 

II – Mise en contexte

Il n’y a pas longtemps, les membres de la société vivaient les uns avec les autres, en tant que construits sociaux ; ils vivaient, intensément, leurs oïkos, ecclésia et agora : les sphères d’activités sociales privée, semi-publique et publique. Le domaine public était considéré comme un miroir de soi, mais depuis, on perdit la capacité de distanciation de nouer des relations. Et tout cela a fait que le relationnel ait dégénéré en une lutte pour la réalisation d’un égo narcissique ; lequel dans un délire de convoitises a décimé tout intérêt sociétal. 

II.1 – Impacts du néolibéralisme

La consommation est affublée d’images attractives et elle est présentée comme solution de remplacement à la lassitude et à la peur de l’incertitude. Ainsi, la propagande de la marchandise transforme l’aliénation même en une marchandise ; et le consumérisme exacerbe de nouvelles manières d’être malheureux, notamment l’angoisse des parents à vouloir, toujours, être capables de répondre à la moindre demande de leurs enfants, par le fait de leur procurer de nouveaux produits au lieu de se préoccuper de la qualité de leur éducation.

Par ailleurs, l’ère de la consommation de masse a altéré la valeur du travail, en ce sens qu’elle s’est démarquée de la morale, seule à même de valoriser le travail et de donner sens à l’œuvre qu’il est sensé engendrer. Le système en place segmente la société en individus épars et défiants, notamment en dressant les enfants contre l’autorité des aînés ; sachant que cette dite émancipation est, en fait, insidieuse, puisqu’elle déguise l’aliénation consumériste en une autonomie authentique, altérant, ainsi, l’équilibre des forces au sein de la société.

La multiplication des moyens de diffusion massive de l’information a rendu approximative la distinction nette entre le vrai et le faux ; dans ce contexte, la vérité a cédé la place à la crédibilité et les faits se sont effacés devant les déclarations qui semblent faire autorité. Et une telle situation a favorisé le musellement de l’éducation publique, de la liberté de parole et de la libre circulation des idées et de l’information.

Le maître ès propagande et l’expert « omnimarchandisant » -avatars de la société moderne- savent que les semi-vérités trompent plus efficacement que les mensonges et ils y usent, à profusion, pour impressionner le citoyen, en lui livrant des données quantifiées, mais sans traitements et sans interprétations : le plus important n’est plus l’exactitude de l’information, mais son « paraître vrai ». 

Pire, le système actuel a tendance à éluder la vérité si elle ressemble à la propagande, du fait qu’un individu non éduqué est, toujours, friands de faits épidermiques, tout en chérissant l’illusion qu’il est bien informé. Le public, dans le système actuel, s’est depuis longtemps démarqué de tous référents socioculturels vernaculaires, de tout destin, de l’héroïsme, du sacrifice, du passé glorieux… Il s’en tient aux illusions nimbées d’affirmations délibérément obscures et inintelligibles.

Dans le domaine de l’enseignement actuel, l’inintelligible affecte tous les processus de production et il a fini par contaminer l’appareil décisionnel ; et l’habileté à promouvoir le savoir, reconnu comme l’essence de l’art de gouverner ne doit plus sa notoriété à la confluence de la connaissance et du politique. En effet, lorsque le savoir fait défaut au politique, celui-ci se métamorphose en spectacle où ne sont plus exposées que les qualités égotistes du dirigeant, ne dit-on pas que lorsque le pouvoir se rapproche de la science, il s’agrandit ; et lorsque la science brade sa place pour se rapprocher du pouvoir, elle s’avilit.

De même, lorsque, J. F. Kennedy dit « Ne demandez pas ce que le pays peut faire pour vous ; demandez-vous, ce que vous pouvez faire pour votre pays. », il illustre, plus que tout autre, la subordination du politique à l’illusion de la puissance, particulièrement, celle économique.

L’amenuisement de l’enseignement et la faillite des connaissances ont transformé l’espace public en une arène de « paraître » ; et dans une telle ambivalence -où l’on se bat contre des fantômes- il devient difficile d’identifier « qui est qui ? ». Ainsi, la fascination narcissique pour la célébrité, à tout prix, va de pair avec l’érosion des compétences, seules à même de permettre l’exercice de la liberté, facteur d’intégration sociétale.

III – Causes

Les différents processus de matraquage, dits « modernisateurs ont achevé la décomposition du peu d’esprit critique qui habitaient encore l’ancienne avant-garde du pays. La déstructuration du système éducationnel a participé, manifestement, à la destruction de la mémoire culturelle, par la dépréciation des méthodologies du système de l’enseignement classique et par la dévalorisation du travail de l’enseignant et leur remplacement par des techniques managerielles, dites « antiautoritaires ». Ces nouvelles orientations visent, en fait, la consécration des lois du marché, sous le masque d’une prétendue adaptation de l’enseignement à la mondialisation ; mensonge grandiloquent qui sacre l’ancrage du spectaculaire abrutissement des populations.

Face à cela, les différentes tentatives de pronunciamientos (révoltes) pour rétablir un enseignement qualitatif se sont toutes heurtées à des échecs ; et les auteurs engagés dans ce combat, ont été à chaque fois remis à leurs places par la machine infernale néolibérale, sans que nul ne s’en offusque. Ce complot s’est opéré au profit d’un enseignement, certes, budgétivore mais combien réversible et désaxé, un enseignement qui n’est qu’un assemblage ridicule de méthodologies ambivalentes qui ont fini par générer un niveau d’instruction, pour le moins timoré.

La culture narcissique, dans le domaine de l’enseignement, plonge la jeunesse dans une situation d’aphasie et d’impuissance que les aînés peinent à transcender et qui se traduit par des incivilités -dans toutes leurs formes autistiques- et qui conduit, principalement, à l’amenuisement, voire à la disparition des sphères privées. Et cette situation s’exprime à travers des affrontements paroxystiques et inégaux entre ceux qui essaient de régénérer un système éducationnel de qualité et des lobbies puissamment soutenus, pour la généralisation d’un système d’enseignement minimal. D’autant que toute résistance, pour rétablir la dignité et les vertus est vite évacuée comme une thèse nostalgique et une fascination passéiste coupable.

III.1 – Insécurité

L’idéal de la réalisation personnelle a dégénéré en un culte obsessionnel du narcissisme ; et cette fatuité constitue un virus létal qui s’attaque au bien commun, aux systèmes solidaristes existentiels et, donc, à l’essence même de la vie en société.

Les inégalités sont toujours source de mépris et de rejet, comme l’atteste la stigmatisation de certains groupes et ces césures engendrent une société dénuée de toutes qualités solidaristes, car comme le disait Gandhi, s’« il y a assez sur terre pour répondre aux besoins de tous mais pas assez pour satisfaire l’avidité de chacun ».

Les inégalités qui sévissent dans le pays sont de plusieurs ordres, elles sont notamment territoriales, économiques, sociologiques, sanitaires ou éducationnelles. Dans l’enseignement, cette inégalité est cause et conséquence de la laideur qui marque, de plus en plus, toute la société marocaine, aggravant ainsi l’insécurité. Par ailleurs, la perte de confiance et le désillusionnement dans l’enseignement ne favorisent ni la productivité ni la qualité de vie sociale ; tout au contraire, ils promeuvent la perte de repères, ainsi un expert qui ne vend que des rêves, est payé plusieurs fois plus qu’un véritable chercheur, mais lorsque ces rêves tournent au cauchemar, c’est toute la société qui paie.

En effet, la médiocrité croissante du système éducatif et les mauvaises conditions, dans lesquelles se pratique l’enseignement, constituent une grave menace pour la stabilité du pays ; et ces dysfonctionnements vont de pair avec la disqualification de l’enseignant.

III.1 – Travail

Actuellement, l’accent est mis sur la réussite personnelle. Le « self made man », l’homme qui ne doit sa réussite qu’à lui-même, incarne l’archétype du rêve néolibéral ; Cependant, le travail n’est plus une valorisation sociale, il permet seulement à l’homme de survivre et cela même demande des revenus de plus en plus élevé.

Dans cette logique, Benjamin Franklin ne disait-il pas « Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Le temps perdu ne se retrouve jamais. Ne remettez jamais au lendemain ce que vous pouvez faire le jour même. Si vous voulez connaître la valeur de l’argent, allez et tentez d’en emprunter ; car qui emprunte s’afflige ». Sachant que seuls le travail et la frugalité définissent un citoyen et sachant aussi que ces paramètres ne peuvent exister sans la justice et la connaissance.

L’esprit de travail qui constituait la principale source de positionnement social a, totalement, changé de nature. Dans la société présente, rien ne reflète mieux l’illusion du succès que l’apparence de la réussite. Ainsi, l’homme n’est plus mû que par l’excitation et les éclats de la célébrité et il préfère plus être envié que respecté. Sa vanité n’a pas de limites et pour cela, il recourt à tous les stratagèmes, notamment cajoler, séduire et gagner les faveurs des dominants, dont le pouvoir est, pourtant, toujours, précaire.

L’homme est actuellement obnubilé par le travail, au point qu’il est à comparer au janissaire, soldat d’élite que l’on retirait à ses parents quand il était encore enfant que l’Etat éduquait et à qui il était interdit d’avoir toute autre occupation que de combattre pour l’empire. Dans cette logique, le système néolibéral a dompté les tempéraments des travailleurs à l’intérieur et à l’extérieur des lieux de travail. L’homme est ainsi passé de la surexploitation brutale à celle, en apparence, plus douce, mais combien sévère, celle du système néolibéral.

Le sentiment d’insécurité que génère le travail dans l’enseignement est, en fait, une confrontation avec soi-même ; la dégénérescence de la symbolique du travail rend la réussite moins dépendante du talent et de la compétence. Le travailleur est devenu une simple marchandise, ce qui dissuade tout engagement et ce qui conduit à une dépréciation de l’activité ; laquelle n’est plus qu’une suite de gesticulation sans portée immatérielle, ce qui la transforme en une pénibilité routinière subie. 

IV – Effets

Tout partisan qui dérange l’ordre éducationnel établi est condamné en silence à l’isolement et jeté en pâture, comme un paria à la vindicte des dominants, sous un déluge de calomnies. De même, à force de connivences avec les tenants du système néolibéral, les nouveaux « clercs » en charge du système d’enseignement en sont venus à emprunter une voie où, il ne s’agit plus de savoir si telle filière mène à qualifier l’éducation, mais dans quelle mesure, elle participerait au « politiquement correct » et à quel point, elle serait utile au capital. La recherche fondamentale s’est effacé devant les lois du marché, et l’investigation scientifique a cédé devant les subterfuges du « paraître » et de l’apologétique.

En fait, la situation de l’enseignement reflète une crise générale de la culture qui se révèle, de plus en plus, impuissante à comprendre le cours de l’histoire moderne et à promouvoir un développement rationnel. La démoralisation face à cette situation de dégradation de l’enseignement est telle qu’on en arrive à admettre que les disciplines enseignées n’apportent plus aucune contribution à la compréhension du monde moderne. Les tenants de cette thèse vont jusqu’à avancer que les philosophes n’expliquent et ne renseignent plus sur le vivre-ensemble. Que les penseurs ne traitent plus les textes comme une représentation de la société, mais comme un imaginaire désaxé. Que les historiens manquent de pertinence quant à l’explication de la réalité.

La méfiance à l’égard du système éducationnel a plongé la société dans un relâchement effarent, sans comprendre qu’elle en est en partie responsable. Cette situation, pour le moins alambiquée, a provoqué des errements, voire de radicalismes, de plus en plus, pernicieux du fait de la passivité de la société, qui est une caution du statu quo

IV.1 – Théâtralité de l’éducation

Aux temps du libéralisme éclairé, la société considérait le lettré comme un idéal à atteindre et un référent à respecter, bien qu’il fût complètement contrôlé au travail. Sachant que le lettré est, aussi, utile à ce capitalisme, en tant que consommateur, et qu’il devait être pénétré du désir de mener une existence plus confortable. Depuis, la production et la consommation ont pris le dessus et sont devenues les principaux objectifs à atteindre ; instruire les masses à la culture de consommation a fini par donner naissance à une société dominée par un « paraître » qui subordonne l’« être » à l’« avoir » et où tout a été marchandisé. 

En effet, dans l’ancien système libéral, la publicité n’avait pas d’autres buts que d’attirer l’attention et de vanter les avantages d’un produit. Actuellement, c’est la publicité qui fabrique son propre produit, à savoir le consommateur comme un individu insatisfait et constamment agité. La publicité vante désormais la consommation comme un remède aux maux familiers que sont la solitude, le stress, la fatigue… elle façonne les masses à ressentir une voracité insatiable et ce, pour compenser les besognes qui sont devenues ennuyeuses, sans signification et qui ne procurent qu’un sentiment d’exténuation et de vide.

Tout homme libre ne peut être qu’estomaqué par tous ces experts du système néolibéral qui n’ont aucun scrupule à recourir à des arguments prétendument objectifs mais qui ne visent, en fait, qu’à pérenniser un enseignement dédié au système en place. Mais au lieu de les réprouver, ces « devins » sont partout acclamés dans un bain de jouvence permanent ; sachant que lorsque le mensonge tronque le débat sur l’enseignement, le citoyen ne peut que s’en détourner.

Faire reculer les frontières de l’inconnu, se mettre au service de l’autre, de façon engagée, ce sont là, les nobles missions d’un enseignement qualifiant. Mais de cet engagement, les clercs s’en sont détournés. Ils se sont alignés sur le « politiquement correct » et ce faisant, ils se sont éloignés des passions contemporaines, sachant que l’engagement conduit à être partisan et à ne pas s’écarter de l’honnêteté intellectuelle ; en fait, le silence et l’indifférence à la situation alarmante de l’enseignement constituent une trahison des clercs.

IV.2 – Narcissisme

Le nouveau Narcisse, produit de l’enseignement actuel, est hanté par l’anxiété et il se complait dans l’indécision, au point qu’il doute de la réalité même de sa propre existence. Faussement tolérant, il montre peu de goût au développement des idées ; il se sent en compétition avec tout ce qui l’entoure, pour l’obtention des faveurs que dispense le pouvoir, vivant ainsi dans une hypocrisie permanente. En effet, pendant qu’en apparence le narcisse prône la coopération et le travail en équipe, il nourrit en cachette des impulsions antisociales. Pendant qu’il exalte le respect des règlements, il est secrètement convaincu qu’ils ne s’appliquent pas à lui. Avide de tout, il est âpre aux gains matériels, il vit dans un état de désir inquiet et perpétuellement inassouvi.

Le Narcisse se soucie peu de l’avenir et n’accorde aucun intérêt au passé, qu’il identifie à des modes dépassées ; et toute évocation des référents socioculturels revêt, pour lui, une stigmatisation et une disqualification. Dans une telle situation, les décideurs, au lieu d’en juger par eux-mêmes, engagent des « experts » pour définir les besoins d’une société, dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants ; et cela a transformé la société en un agrégat d’individus, toujours sujets à l’essoufflement et à l’éblouissement et qui errent entre la décadence et l’utopie technologique.

Ainsi, le vivre actuel rime avec la perte du sens de la continuité historique ; la survie individuelle est perçue comme seule bannière et unique bien, sans aucune perspective de thérapie. Dans un tel état méandreux, l’homme narcissique est balloté entre l’idéalisation et la déception, entre la brillance et l’insignifiance, entre la passion et le désenchantement, entre l’arrogance et l’effacement : tout ce qui était destructible est détruit et le travail titanesque de reconstruction et de réconciliation passe par la régénération de l’histoire.

Dans ce système narcissique, la famille a perdu ses fonctions de production et beaucoup de ses fonctions de reproduction ; elle n’élève ses enfants qu’avec l’aide d’experts dits qualifiés. Et la perte progressive de l’autonomie de la famille a fini par éroder les compétences quant à la construction de la vie sociétale, la rendant dépendante de l’Etat et de la grande entreprise néolibérale.

Ainsi, l’individualisation aggrave l’insécurité que nulle irradiation de célébrité, de puissance ou de charisme ne peut endiguer ; et dans un tel contexte de doute, l’individu donne libre cours à sa rapacité et à sa cruauté meurtrière. L’individualisme, célébré comme un triomphe n’accorde aucune attention à l’avenir sociétal et libérer l’homme de ces notions exclusivistes, telle est la mission des tenants d’un enseignement qualifiant.

Par ailleurs, les citoyens se métamorphosent -le culte de la célébrité aidant- en une foule d’admirateurs fanatiques, qui ne vivent que pour des rêves narcissiques, où ils s’identifient, constamment, à des célébrités, ce qui rend le vivre-ensemble hypothétique.

IV.3 – Propagation de l’abrutissement

Vouloir étendre l’enseignement à la totalité des groupes sociaux est l’un des phénomènes le plus notable de l’histoire moderne. Cependant, cette aventure présentée comme une démocratisation de l’enseignement n’a en aucune manière apporté des améliorations notables à la société, notamment dans la réduction des écarts entre les riches et les pauvres, et encore moins, dans l’amélioration de la qualité de la culture. Cette prétendue démocratisation a surtout participé, d’une manière espiègle, au déclin de la pensée critique et à l’avilissement des niveaux intellectuels.

Il faut savoir que l’excellence du système de l’enseignement est par essence élitiste et que sa généralisation revient à cautionner un savoir linéaire, épidermique et démodé, loin de toute rigueur. En effet, un tel enseignement ne permet pas de maîtriser l’art du disputatio, du raisonnement et de la conceptualisation. Et cette situation hideuse a pollué tous les niveaux d’enseignement, au point que les enseignants ont perdu tout sens d’évaluer le degré d’ignorance des apprenants.

Certes, le déclin du système de l’enseignement et l’abaissement des savoirs ne sont pas du seul fait de sa généralisation ; ils incombent, aussi, aux changements dictés par le système, dit moderne. Et cette « modernité » voudrait que l’école forme d’abord pour le travail ; sachant que la plupart des professions, même les mieux rémunérées n’exigent pas des niveaux de compétences techniques ou intellectuelles élevées. Les métiers sont devenus, de plus en plus, routiniers et n’exigent que des initiatives limitées. En fait, l’état de délabrement du système de l’enseignement n’est que le miroir de l’état d’aliénation de la société vis-à-vis du système entrepreneurial. 

La société actuelle se suffit d’une population abrutie et résignée à se satisfaire d’une occupation banale, déconnexée de toute satisfaction personnelle ; le tout résultant du système d’instruction en crise qui trouve son explication dans la fausse croyance selon laquelle la société n’a nul besoin d’esprits supérieurs pour créer et faire fonctionner les affaires de l’Etat. Lequel Etat n’a besoin que d’un statu quo, où l’endoctrinement et le contrôle social constituent les seuls objectifs à atteindre, loin de tout enseignement rigoureux de l’histoire, des sciences politiques, de la philosophie…

IV.4 – Atrophie des compétences

La généralisation de l’enseignement de masse a affecté les privilégiés eux-mêmes et a produit de nouvelles formes d’ignorance. Ainsi, les enseignants sont en face d’un public qui est incapable d’assimiler jusqu’aux éléments les plus élémentaires, du fait de la consommation de la télé, des moyens informatiques… qui « misérabilisent » le langage  et qui rendent la culture et les manuels inintelligibles.

Il ressort qu’il est de plus en plus difficile aux jeunes, voire aux adultes de manier l’outil de communication et des langues avec aisance, pour explorer les faits fondamentaux pour la compréhension du pays. Le niveau de l’enseignement baisse manifestement et ses victimes tant parmi les enseignants que parmi les apprenties finissent par croire à toutes explications avancées par les « experts ».

Dans tous les établissements, l’aptitude à utiliser avec efficience le langage pour l’acquisition des connaissances, à l’effet de développer le raisonnement et la critique ne cessent de subir des détériorations gravissimes ; et ceci se traduit par un déficit qui engendre à son tour une incapacité à conceptualiser. Dans un tel état d’esprit, la survie des libertés politiques semble bien compromise : la généralisation, loin de créer une communauté de citoyens qui se gouverneraient eux-mêmes, a contribué à la banalisation de l’abrutissement intellectuel et à une passivité politique.

En effet, le système dit moderne voudrait que l’enseignement ne prépare que pour des métiers manuels ; il ne veut faire de ses membres que des travailleurs qui produisent plus car la discipline dans le travail est à la société néolibérale ce que l’endoctrinement est à l’initiation politique.

Et dans ce cadre, l’enseignement de masse a abouti à une sorte d’endoctrinement rigide et ce rejet de toutes les valeurs a donné naissance à une bureaucratie sans imagination et à un système de formation déconnectée de la réalité. Et les effets néfastes de ces changements commencent à peine à se faire sentir, particulièrement ceux de dessaisir la famille de son rôle éducationnel qui était non seulement un instrument d’éducation, mais aussi de socialisation.

Cependant, l’enseignement n’a pas pour rôle d’assurer la mission de socialisation et de prendre en charge les fonctions de la famille ou de servir d’agent de recrutement pour l’industrie. L’enseignement n’a pour seule responsabilité que d’assurer une formation intellectuelle fondamentale qui peut être appropriée par tous et de créer des scientifiques et des techniciens de haut niveau.

Cependant, en lieux et places, le système mit en place un enseignement de moindre résistance, à l’effet de le rendre moins rigoureux possible, de pacifier les apprenants et ainsi éviter toute confrontation ; et ceux-ci sont traités comme s’ils étaient incapables de mûrir pour assurer des responsabilités et de ce fait, les enseignants sont transformés en monstres inutiles. Il ne leur est plus demandé que d’assurer un enseignement minimal, mais de pousser les apprenants, chaque année, dans la classe supérieure, puis approximativement dans le monde.

De même, les forces –dont on attend qu’elles aillent à l’encontre des tendances narcissiques et réversibles de l’enseignement actuel- participent pleinement au complot d’abrutissement, par la dilution de l’enseignement public, l’abaissement des niveaux intellectuels, la régression de l’apprentissage des langues, l’abandon et la discréditation des matières classiques (histoire, philosophie, littérature…).

Cette manœuvre vise à remplacer les disciplines classiques par des matières dites modernes et cela a généré l’amenuisement de l’esprit critique et d’analyse. Et cette situation a conduit à la confusion dangereuse entre la bureaucratie éducative et l’éducation elle-même, ainsi qu’à l’érosion des niveaux de l’enseignement et de la créativité pédagogique.

Cette situation de l’enseignement divise les intervenants dans ce secteur en partisans du statu quo et en ceux qui le rejettent, mais aucune de ces factions n’arrive, jusqu’à présent, à exposer un projet sociétal cohérent de l’enseignement. Ces atermoiements ont fait perdre de vue les grandes orientations d’ensemble et les buts généraux de l’enseignement ainsi que l’isolement de l’enseignant : hypocrisie de façade qui permet aux institutions de l’enseignement de continuer à assurer un enseignement de « paraître » et aux administrations d’obtenir des fonds. 

Le choix d’arrimer l’enseignement aux besoins du système néolibéral, avec toutes les compromissions, présentées comme indispensables, rendit les enseignants incapables de prendre part aux changements sociétaux. Et cette dépendance vis-à-vis de la machine néolibérale déprédatrice est tellement criarde, au point que la réputation, les savoirs et les diplômes des meilleurs établissements et des meilleurs étudiants sont devenus suspects.

En effet, un anti-intellectualisme ahurissant a phagocyté toute la société, au point de neutraliser la critique sociale. Dans cette logique, l’enseignement est devenu synonyme de travailler moins et d’évitement de jugements sur la qualité du travail accompli, par la disparition des notes ; et cela a généré un enseignement à programmes dénués d’exigences intellectuelles et à valeurs minimales.

Dans un tel contexte, les référents sont devenus incompréhensibles, favorisant, ainsi, l’avènement d’un nouvel obscurantisme qui assombrit et « voile » les référents socioculturels, pourtant seules armes de résistance de tout peuple. Il ne reste plus de choix que cet enseignement approximatif et une science dite « spécialisée » qui retient de plus en plus l’attention, celle des experts aux langages hermétique. L’enseignement antan, symbole et source de sagesse, est en déperdition, il est même rangé dans les tiroirs des « littératures inappropriées », un monde dont il faut s’en détourner.

L’actuel système de l’enseignement paralyse l’esprit d’analyse, en ce sens qu’il inculque des notions prédigérées qui anéantissent le vivre-authentique des apprenants et les laisse désarmés devant les actes les plus simples ; seul ce qui est dicté par le système consumériste est accessible, il ne laisse rien au hasard, sauf un enseignement efficient.

Une société intégrée a besoin d’une force de travail, particulièrement dans le domaine de l’enseignement qui permettrait sa reproduction ; laquelle occupation est certes socialisante, mais qui doit laisser intactes celles de la famille, combien primordiales, dans l’éducation de l’éthique, de l’équité et des valeurs et ce, pour que ces rôles ne soient assurés que par des professionnels.

V – Quel enseignement ?

La démocratisation de l’enseignement a pour objectif de participer à la formation de cadres compétents et de travailleurs efficaces. De même, un citoyen instruit et conscient de l’ampleur de ses libertés saurait se défendre contre tout dépassement des « sages experts » ; et ce citoyen, que les attraits de l’économisme n’impressionneraient guère, serait à même de détecter la fraude intellectuelle, sous quelque forme qu’elle se présente. 

Ainsi, la démocratisation de l’enseignement permettrait ainsi d’extraire l’apprenant à toute influence mystificatrice et assujettissante du système abrutissant et abêtissant dirigé par la bureaucratie professionnelle centralisée.

V.1 – Efficacité de l’enseignement et apprentissage

Lorsque l’enseignant perd son rôle tangible et ne préside plus à l’ingéniosité humaine, il se décrédibilise et cette abstraction, de celui qui est sensé révéler le droit chemin, finit par faire douter de la réalité du monde extérieur ; situation qui pousse l’individu à se réfugier dans des nébuleuses de réseaux pour le moins opaques. Sachant que l’apprentissage aide à raffermir l’audace et à pallier l’incertitude… sachant aussi que le risque tout comme le ludique sont ontologiques.

Parce que certains lobbies laissent croire qu’ils maîtrisent les besoins et les intérêts des masses mieux qu’elles ne les comprennent elles-mêmes, confondant, ainsi, socialisation et endoctrinement. Parce qu’ils gouvernent par l’intermédiaire d’un système d’experts, ostensiblement suffisants et infatués et dans le cadre d’une « phallocratie martiale », partant du dicton qui dit certes, « gagner n’est pas le plus important [mais] c’est la chose qui compte ».

L’enseignement ne doit pas être neutre, car la vie ne l’est pas. En outre, l’idéal n’est pas le statu quo, mais la quête d’un enseignement qualifiant et valorisant ; alors que les clercs de l’actuel système font prévaloir l’ « utile » et le « politiquement correct », au détriment du disputatio et du jeu de l’esprit.

En régénérant un enseignement qualifiant et en ressuscitant une société qui s’identifie à l’excellence intellectuelle, la société enclencherait un travail social intégrateur et un développement qui permettrait de faire revenir l’éthique, l’équité, les valeurs et la morale au-devant de la scène, en tant que fondamentaux ontologiques.

L’enseignement qualifiant ne leurre pas le citoyen et il se présente comme une version correctrice de la réalité dysfonctionnée, à l’effet de pallier la vision controuvée du prétendu projet sociétal, tant galvaudée, mais qui n’est qu’une succession d’imperfections et d’anxiétés que la propagande et la publicité s’efforcent de transformer en une apparence réelle.

De même, un système d’enseignement qui sous-tend une société intégrée ne peut se suffire d’un consensus sur un enseignement réversible ; aussi, faut-il s’interroger à la fois sur la communauté de l’enseignement, sur les enseignants, sur les administrateurs des institutions de l’enseignement, sur les parents et même sur le système de placement des enfants.

En effet, introduire dans l’enseignement des valeurs humanistes doit constituer l’une des méthodes, à même de régénérer les fondamentaux de la vie en société, à savoir le respect, la bienveillance, la responsabilité, la coopération, la confiance, l’ouverture, la patience, le courage, l’honnêteté, l’humilité, la gratitude, l’espoir, la générosité… ce qui suppose d’œuvrer en commun et de réfléchir sur la façon d’associer au mieux les compétences de chacun.